Ils sont tous là, plaisantant, se lançant dans des discussions passionnées. Et moi aussi. Je lance une plaisanterie par-ci, une pique par-là, je rentre dans une polémique, je souris, je complimente, flatte parfois, je rappelle une anecdote, me ressert un verre à l'occasion, je joue en fait au parfait invité. Et pourtant je suis encore une fois déconnecté de la réalité. J'ai l'impression d'être ailleurs. Cette impression étrange que ce n'est pas moi qui plaisante et rit de bon cœur avec mon auditoire. Je vie une sorte de voyage astral. Mon esprit s'est détaché de mon corps qui, lui, continue de participer à ce qui l'entoure par réflexe, telle une poule fraîchement décapitée qui s'obstinerait à courir, ridicule, sans tête. La fatigue, toujours. Et l'alcool. Encore. Trop. Ce que l'on a eu pour dîner ? Mon esprit est trop embrumé. Je ne sais plus. Je me sens m'affaler un peu plus sur le canapé. Si, je me souviens. Des fruits de mer. Des huîtres, des bulots et autres trucs visqueux. Tout ce que je déteste. Je n'ai presque rien mangé. Un petit peu quand même, par politesse. On fume autour de moi. Beaucoup. J'ai l'impression de me trouver dans un tripot dans les bas-fonds de Hong Kong. Peut-être est-ce mon cerveau qui est enfumé. Quelle heure est-il ? Deux heures. Déjà. Quelqu'un a-t-il des nouvelles de Sylvie ? Au cours du dîner, elle a fondu en larmes, sans raison, et elle est montée s'enfermer dans sa chambre. Non, personne ne sait ce qui se passe. Elle refuse toute visite. D'après les autres, elle est comme cela depuis son arrivée. Elle n'a jamais donné d'explications. Elle ne s'est confiée à personne. Elle est depuis restée à l'écart, toujours très froide et surtout très triste. Les filles ont bien essayé de la consoler, en vain. Même Amandine et Isabelle, ses deux meilleures copines au collège, ont échoué. Qu'est-ce qu'il lui arrive ? On verra plus clair demain, lorsqu'elle se sera calmée. En attendant, il est l'heure pour moi d'aller me coucher, si j'arrive à monter l'escalier et à retrouver ma chambre. Je veux souhaiter bonne nuit, mais il ne reste plus grand monde en très bonne forme. Le salon ressemble à un champ de bataille jonché de mes compagnons comateux affalés dans les fauteuils pour les uns, étendus par terre pour les autres moins chanceux. Ils sont tous torchés, abrutis par l'alcool. Tout comme moi. Je culpabilise déjà moins. Je ne rêve que d'une chose, me coucher.
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