Si vous avez manqué la partie précédente, c'est ici. Pour reprendre du début, c'est ici.
Quelle heure est-il ? Je ne sais pas. Le jour semble se lever. J’ai l’esprit tout embrumé. Il me faut
quelques instants pour me souvenir de l’endroit où je me trouve. La petite fête de la veille, l’alcool coulant à flot, tout ceci semble loin dans mon esprit. Combien de temps ai-je dormi ?
Deux heures, trois heures peut-être ? Certainement pas plus. Je ne me sens pas bien. Je redoute déjà le moment où je devrai me lever. Je crois que cela va être la cuite du siècle pour moi.
Salim lui semble bien dormir. Je sens son souffle sur ma nuque. Que c’est agréable de se réveiller dans les bras de quelqu’un d’autre. Cela faisait longtemps que cela ne m’était pas arrivé, je
trouve cela attendrissant. On s’est endormit tous les deux presque instantanément après s’être couché. Il a du me prendre dans ses bras dans la nuit, alors que je dormais. Qu’est-ce que je peux
être fatigué… Il doit être cinq heures, ou six heures. C’est cela, six heures maximum. Je me sens repartir tranquillement dans les bras apaisants de Morphée…
– Qu’est-ce qui se
passe ?
J’ai la sensation de ne m’être rendormi que pendant quelques minutes. Salim
est allongé sur le ventre. Il ne semble pas avoir entendu le cri qui vient de me réveiller. Des portes claquent sur le palier.
– Salim, réveille-toi, il se
passe quelque chose.
Je le secoue comme un prunier. Il me marmonne quelque chose. Incompréhensible.
Je regarde ma montre. Neuf heures dix.
– Quelqu’un viens de crier.
Réveille-toi !
Il se redresse un peu, au prix d’un effort surhumain.
– Quoi ?
Un autre cri. Puis un troisième. Cela semble venir du jardin. Je me lève
rapidement, et jette un coup d’œil par la fenêtre. Je ne vois rien, le jardin se trouve de l’autre côté.
– Viens, dépêche toi, on va voir
ce qui se passe.
– J’arrive. Faut juste que
j’enfile un froc.
Le temps d’une seconde pour Salim d’enfiler son jean et nous voilà dévalant
l’escalier en direction du jardin. Là, au bord de la piscine, il y a Isabelle en pleurs dans les bras de Yann. Un peu plus loin, en train de vomir, Sabrina. Sur un des transats, en bord de
piscine, allongée, se trouve Sylvie. Au dessus d’elle, lui donnant des gifles et la secouant violement, il y a Amandine.
– Mais putain, au lien de rester
là comme des glands, appelez les pompiers !
Nous arrivons à leur niveau. Isabelle, en petite nuisette, est complètement
inanimée, sans réaction aux appels d’Amandine. Au pied du transat il y a une bouteille de Whisky au trois-quarts vide et surtout une boite de Lexomil. Vide. Je comprends
immédiatement.
– Elle respire
toujours ?
En posant cette question, je n’espère qu’une chose. Que Sabrina me réponde par l’affirmative.
– Oui, mais elle a pas l’air
d’aller bien du tout.
– Je vais appeler les pompiers, c’est quoi l’adresse ici ? Yann, c’est
quoi l’adresse ???
Le pauvre, il a l’air complètement choqué.
– Yann, je connais pas l’adresse !
– C’est 12 rue de
Jersey.
– OK.
Je fonce vers l’entrée où je crois avoir vu un téléphone. Mais qu’est-ce qui
lui a pris à cette pauvre Sylvie. C’est vrai qu’elle avait l’air vraiment mal en point hier. On n’aurait jamais dû la laisser toute seule.
– Centre 15, je vous écoute.
– Oui, bonjour, on a eu une amie qui a avalé une boite de Lexomil.
– D’accord, restez calme Monsieur, je vais vous demander quelques informations. Il y a combien de temps qu’elle a avalé ces
comprimés ?
– Je ne sais pas du tout, on vient de la trouver.
– Est-elle consciente ?
– Non, mais elle respire toujours.
– Combien de Lexomil a-t-elle avalée ?
– Je ne sais pas, la boite est vide.
– A-t-elle pris autre chose ?
– Non, enfin je ne sais pas.
– A-t-elle bue de l’alcool ?
– Oui, il y a une bouteille de Whisky presque vide à côté d’elle.
– D’accord, on va venir tout de suite. A quelle adresse êtes-vous ?
– C’est rue de Jersey, mais je ne me souviens plus à quelle numéro c’est, je suis chez des amis.
– Devons-nous venir à l’endroit d’où vous téléphonez ?
– Oui
– D’accord, 12 rue de Jersey à Donville-les-Bains, c’est bien ça ?
– Oui, oui, c’est ça.
– Ne vous inquiétez pas, une équipe est en route. Je vais vous demander votre nom s’il vous plait.
– Oui, bien sûr, Olivier Valentin.
– Merci Monsieur Valentin. Quel est le nom de votre amie ?
– Sylvie Oliveira.
– Quel âge a-t-elle ?
– Vingt-quatre ans je crois.
– Merci, ne vous inquiétez pas, notre équipe devrait arriver sous peu. Ça va aller ?
– Oui, merci.
– D’accord, restez près du téléphone au cas où on aurait à vous joindre.
– D’accord, merci beaucoup.
– Je vous en prie. Ne vous inquiétez pas, tout va bien se passer.
– Au revoir.
Par la porte d’entrée, je vois Isabelle courir dans ma
direction.
– Olivier, vite, Sylvie ne respire plus !
– T’inquiètes pas, le SAMU est en route. Va les attendre devant la maison pour leur montrer le chemin.
– D’accord, mais il faut faire quelque chose, elle va mourir.
– Mais non, ne dis pas n’importe quoi. Va attendre les pompiers.
Elle a l’air paniqué la pauvre. Elle est toujours en pleurs. Je dois avouer
que, en ce qui me concerne, je n’en mène pas large. En fait, je crois que je ne me rends pas vraiment compte de la situation, je suis pris dans
l’action, ou plutôt je courre après ; j’enchaîne les gestes de réanimation sans y réfléchir, de manière totalement automatique, comme si j’étais guidé par un radar – par la grâce divine
diront certains – qui aurait pris le contrôle de ma personne. Me voici à genoux au dessus de Sylvie en train de lui faire un massage cardiaque enchaîné par du bouche-à-bouche. Les autres me
regardent sans rien faire, pétrifiés, paralysés par la vision de la Mort approchant à grand pas, une faux à la main, gloussant déjà à la pensée de faire Sylvie sujet de son royaume des ténèbres.
Les minutes passent, lentement. Très lentement. Trop lentement. Depuis combien de temps suis-je en train de me battre corps à corps avec Elle. Je réussis pour l’instant à La tenir éloignée, je
peux sentir un pouls très faible, presque imperceptible. Mais elle ne respire toujours pas. Mais que fait le SAMU ? Pourquoi mettent-ils autant de temps à arriver ? Je suis épuisé. Je
n’en peux plus. Je n’ai plus de force dans les bras. Cela doit fait une demi-heure que je me bats. Ou peut-être une minute. Je ne sais pas. Je ne sais plus. Au loin, j’entends une sirène.
Enfin ! Ils arrivent. La sirène se rapproche. Je peux déjà entendre les pneus crisser et les portes claquer. Ma libération est proche. Les voilà. Ils me remplacent, prennent Sylvie en
charge. Me voici libéré. Le choc est trop rude. Il faut que je m’asseye. Tout tourne autour de moi. Le contre choc comme on dit. Je vois les pompiers discuter avec Sabrina, Yann, Jérôme et Salim.
L’un d’eux s’approche de moi et me dit quelque chose. Je vois ses lèvres bouger mais je ne comprends pas un traître mot de ce qu’il me dit. Je le fais répéter. Je ne saisis pas tout, justes
quelques bribes. Je crois qu’il me remercie, qu’il me dit que grâce à moi Sylvie est en vie et je ne sais pas quoi d’autre. Je suis toujours sonné. J’ai du mal à comprendre ce qui m’entoure. Ils
sont sur le départ. Sylvie est emmenée sur un brancard. J’espère qu’elle va s’en sortir. Des portières claques, j’entends une voix masculine dire « neuf heures cinquante et une, on est
partis », et déjà la sirène se fait entendre, de plus en plus lointaine… Je suis assis sur un des transats, ma tête entre les mains, fixant quelque chose flottant sur l’eau. Une bouteille.
Oui, c’est ça, une bouteille de Gin ou de Rhum, vestige de l’orgie alcoolique et alcoolisée de la veille. Elle est là, insolente, sourde au drame qui vient de se dérouler. Elle est là pour me
rappeler, nous rappeler notre insouciance d’hier soir. Notre puérilité. Et nous revoilà, dès le réveil, violement de retour dans le monde adulte. Mais à vingt cinq ans, sommes-nous totalement
adultes ?
A
suivre...
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