Samedi 9 janvier 2010
6
09
/01
/2010
10:35
Si vous avez manqué la partie précédente, c'est ici. Pour reprendre du début, c'est ici.
Cela va
faire maintenant un peu plus de deux heures que nous sommes là sur cette magnifique plage qui s’étend à perte de vue. Yann nous explique qu’elle est bien plus belle que celle de Granville. Je ne
connais pas encore. Le vent glacial qui s’est levé explique cette immensité désertée. Nous sommes assis sur le sable, grelottants, secoués par les violentes bourrasques entraînant avec elles des
milliers de particules qui nous fouettent, que dis-je nous décapent la peau tel un gommage qui serait effectué non pas au savon noir et au kessa fidèles aux marocains mais au karcher. Nous ne
parlons pas. Nous hurlons afin de nous faire comprendre, essayant de ne pas nous laisser mâter par la puissante Nature qui dans un tourbillon sonore mêlant bruit du vent et des vagues essaye de
nous réduire au silence. Mais nous nous entêtons. Nous ne voulons pas renoncer. La situation est plus qu’inconfortable. Et pourtant ! Nous ne voulons pas fuir, nous voulons résister,
résister à cette nature toute puissante qui aura toujours le dernier mot. Nous le savons. Et pourtant, malgré ces conditions extrêmes, je prends du plaisir à être là. Ce n’est pas du masochisme.
C’est simplement le fait qu’être malmené par les éléments nous fait tous du bien après ces derniers événements. Nous avons repris des conversations normales. Nous avons commencé par parler du
temps qu’il fait et du climat en Normandie, puis nous avons repris nos enquêtes sur nos vies respectives. Je me sens bien. Je ris de temps en temps. Je prends du bon temps. La tragédie de ce
matin me semble loin. Très loin. Je n’essaye plus de l’oublier. Elle est présente à mon esprit, mais curieusement elle ne suscite plus ce sentiment
de malaise que j’avais jusqu’à maintenant. Je pense que je l’accepte mieux. Mais cela reste un sujet tabou parmi nous. A aucun moment le mot « Sylvie » n’a été prononcé. Bien au
contraire. J’ai le sentiment que tout a été fait pour l’éviter. Nous sommes là pour nous changer les idées. Nous rions, nous nous sentons bien, comme au bon vieux
temps.
– Comment cela se fait qu’un beau garçon comme toi soit toujours célibataire ?
Je
m’attendais à cette question. Elle devait tôt ou tard m’être posée. Je suis même étonné qu’elle ne l'ait pas été avant. Le petit sourire malicieux de Yann en dit long. Je sais ce qu’il se
demande, ce qu’ils se demandent tous d’ailleurs, car comme par magie les conversations se sont tues à l’énoncée de cette question. Le vent lui-même s’est calmé, tout d’un coup, comme s’il
attendait lui aussi avec impatience et curiosité ma réponse. Tous les yeux sont dirigés vers moi. Encore une fois je pense à Confucius et à son auditoire. Mais cette fois-ci je me sens rougir. Je
suis mal à l’aise. Je n’aime pas parler de moi. Je suis célibataire, comme beaucoup d’autres, et alors ? Je ne suis pas le seul de ce groupe. Je sais ce qu’ils veulent savoir… Le fait de
sortir simultanément avec Sabrina et Salim au collège a laissé des traces dans leurs esprits après toutes ces années. Peut-être cela les a-t-il fait fantasmer ? Qui sait… Ce qu’ils veulent
savoir c’est si j’aime les filles ou les garçons. C’est ça la vraie question. Est-ce que je vis avec une fille ou un garçon ?
– Est-ce que tu es vraiment célibataire d’ailleurs ?
Vous
voyez ? Dans le mille !
– Vous savez je suis steward, je voyage tout le temps, je ne suis jamais chez moi, ce n’est pas vraiment l’idéal pour un
couple.
– Ne me fait pas croire Olivier que tu n’as jamais eu une relation sérieuse…
– Non,
c’est vrai, j’ai des aventures bien sûr, mais ça ne dure jamais très longtemps.
– La relation qui a duré le plus longtemps ?
– Je sais
pas moi, tu sais cela ne veut pas dire grand-chose. J’ai toujours vécu tout seul, je ne suis jamais là, alors une relation pourrait durer dix ans
alors qu’on ne se verrait que deux heures par semaines. C’est pas une vrai relation ça !
– Elle s’appelait comment la dernière ?
Voila
qu’Amandine s’y met elle aussi.
– Je vous trouve bien curieux tous !
Salim
vole à mon secours. J’adore !
– Et alors qu’est-ce que ça peut te faire ? D’ailleurs je suis sûr que tu meurs d’envie de le savoir. Vous étiez proches, on
va dire intimes, au collège. Vous vous êtes revus depuis ?
– Yann, occupe-toi de tes fesses !
– Faut pas te vexer Salim, c’était pas méchant…
Il y a
des sujets sensibles, et c’en est un. A la question de Yann, ils se sont tous mis à regarder ailleurs, gênés.
– D’ailleurs, dis-moi un truc… Tu es célibataire toi aussi, non ? Toi aussi tu es beau gosse ! Alors comment cela se
fait-il que tu sois célibataire ?
Tout le
monde éclate de rire. C’est au tour de Salim d’être rouge pivoine. Et je dois dire que je me suis toujours posé la question tout au long de ces nombreuses années. Est-ce que Salim aime les
hommes, les femmes, ou peut-être les deux ? Après la petite scène d’hier soir, j’ai ma petite idée…
– Regardez, il y a Isabelle là-bas !
On se
retourne tous, d’un même mouvement. Effectivement au loin, sur la route qui mène à la plage, il y a Isabelle qui arrive d’un pas décidé. Je l’avais oublié l’espace d’un instant. Qu’elle heure
peut-il être ? Dix-sept heure vingt-sept. Déjà ! La pauvre est restée toute la matinée à l’hôpital. Momo est tout blanc. Sabrina également. Nous voici replongés dans une angoisse
sourde. Quelles vont être les nouvelles ? Probablement rien de plus que tout à l’heure, sinon Isabelle nous aurait appelé aussitôt. La voilà qui approche. Elle n’a pas bonne mine. Sacha la
prend dans ses bras. Elle est en sanglots. À ce que je peux comprendre, l’état de Sylvie n’a pas bougé. Ni mieux, ni pire. Toujours critique. Il faut attendre. Attendre encore. Et toujours pas de
signe de ses parents. Que faire de plus ? Rien, sans doute. Nous revoilà plongés dans une profonde mélancolie. Nous sommes assis, immobiles, silencieux, imperméables aux bourrasques qui
essayent de nous renverser. Nous sommes devenus des rocs, inamovibles, imperturbables aux éléments. Je regarde dans le vide. Au loin je peux distinguer à peine la mer qui se rapproche. J’ai cette
impression de vide. Encore une fois je suis comme déconnecté de la réalité. Je n’ai plus prise au temps. Cela fait combien de temps que nous sommes dans cette position, immobiles ? Je ne
sais pas, une grande fatigue m’a envahi, mes yeux sont fermés, je me laisse bercer par le bruit des vagues qui se rapprochent. Je peux maintenant sentir les embruns. Que c’est agréable ! Le
vent s’est calmé, je peux entendre très près de moi le doux clapotis des vagues qui me berce. Oui, je suis bien. Je sens du mouvement autour de moi. J’ouvre les yeux, mes camarades sont en train
de se lever. La mer est à quelques mètres de nous. Quel bonheur ! J’avais oublié le phénomène des marées. Les éléments auront finalement eu le dernier mot et auront réussi à nous déloger. Ma
montre indique dix-neuf heures douze. Je suis persuadé à ce moment même d’être au paradis sur terre.
A suivre...
Derniers Commentaires